03-03-2026

Architectes d’intérieur : l’IA arrive, et beaucoup n’ont pas encore mesuré l’enjeu

Entretien avec Frédéric Tabary

Il y a chez Frédéric Tabary une intensité réfléchie, celle des hommes qui ont traversé suffisamment d’expériences pour ressentir l’urgence de partager ce qu’ils ont compris. À 57 ans, celui que le grand public a découvert sur les plateaux de M6 semble avoir entamé une transformation profonde. Depuis octobre 2024, il a mis l’architecture entre parenthèses pour explorer les potentialités de l’intelligence artificielle. Ce virage n’est pas celui d’un converti enthousiaste : c’est une prise de position lucide et documentée, portée par la conviction que la profession qu’il aime est à un carrefour décisif — et que trop peu de ses membres le perçoivent encore.

La conversation avec Tabary ne ressemble à aucune autre. Elle dévie, bifurque, remonte le temps. Elle passe de l’IA à la lutherie, des architectes d’intérieur à la question du logement d’urgence, de Zoran — son IA maison — aux camions frigorifiques transformés en habitats. Ce n’est pas de l’incohérence, au contraire, c’est de la cohérence ! C’est la marque d’un esprit qui perçoit, derrière chaque phénomène apparent, un même fil conducteur : la capacité — ou l’incapacité — des individus à s’approprier les outils qui les concernent, avant que d’autres ne le fassent à leur place.

Le défi d'une profession en mutation

Le constat que Tabary pose sur la profession est direct, mais il mérite d’être entendu avec le recul qu’il lui donne lui-même. Pour lui, l’architecture d’intérieur traverse une période de fragilité structurelle : trop souvent réduite à un exercice d’esthétique, elle peine à valoriser la dimension stratégique, analytique et relationnelle qui la distingue véritablement.

« C’est une profession qui a du mal à se raconter autrement que par l’image. Et l’image, aujourd’hui, tout le monde peut en produire. »

Ce n’est pas un jugement d’humeur. C’est une observation de marché. En France, on recense aujourd’hui environ 30 000 professionnels se réclamant du titre de décorateur ou d’architecte d’intérieur — un chiffre qui a presque doublé en moins d’une décennie. La croissance est réelle : le marché du design d’intérieur dépasse les 6 milliards d’euros et affiche une progression annuelle supérieure à 4 %. Mais cette dynamique de façade masque une réalité plus fragile. Plus de 60 % des agences d’architecture comptent moins de cinq collaborateurs, selon les données de l’Institut Français d’Architecture. Ce sont des structures artisanales, souvent talentueuses sur le plan visuel, mais exposées sur les plans stratégique, juridique et financier. Des agences qui vivent du bouche-à-oreille, sans veille concurrentielle, sans capacité d’absorption des chocs — et dont le modèle économique repose sur une hypothèse de plus en plus fragile : que le client continuera de payer pour ce que l’œil seul sait faire.

Or, le danger n’est plus une hypothèse de salon. Il est chiffré. Il est tarifé à 23 dollars par mois. C’est le prix d’un abonnement aux outils d’IA générative qui, dès aujourd’hui, permettent à n’importe quel particulier de générer des variantes de design en quelques secondes, de tester des palettes de couleurs sur ses propres photos, de visualiser une rénovation avant même que les devis n’aient été demandés. La question n’est pas de nier la valeur du professionnel — elle est considérable. C’est de s’assurer qu’elle soit lisible, tangible et irremplaçable aux yeux du client.

Le cabinet McKinsey, dans son rapport The State of AI paru en 2024, estimait que 20 à 30 % des tâches actuellement réalisées par les architectes et designers — rendus préliminaires, premières esquisses de concept, documentation technique, synthèses client — pourraient être automatisées à horizon cinq ans. Ce ne sont pas les tâches périphériques. Ce sont celles qui font tourner la trésorerie.

« Si vous ne prenez pas le temps de vous repositionner maintenant, dans deux ans, la question se posera avec beaucoup moins de liberté. »

Ce calendrier, que certains trouveront sévère, est cohérent avec la vitesse d’adoption que l’on observe sur le terrain : les logiciels de conception assistée par IA — Midjourney, Stable Diffusion, Maket.ai, Arcol — voient leurs bases d’utilisateurs professionnels doubler ou tripler d’une année sur l’autre. La vraie pression ne vient pas uniquement de l’algorithme. Elle vient aussi du confrère d’en face qui, lui, s’est déjà adapté.

Zoran : l'IA comme levier d'autonomie professionnelle

Tabary ne se contente pas d’observer. Il a bâti quelque chose de bien plus ambitieux : Zoran, une IA propriétaire, conçue comme une extension intellectuelle du professionnel. Pas pour faire de « beaux rendus ». Pas pour générer des moodboards en trois clics. Pour structurer la pensée, renforcer le raisonnement, faire de l’ingénierie là où l’on faisait jusqu’ici de la décoration.

L’outil est capable de transformer un simple plan de masse en un dossier technique, juridique et financier complet : descriptifs, calculs de surfaces, faisabilité normative, analyse de risques. Mais Zoran va plus loin encore : il peut analyser la santé financière d’un client potentiel à partir de ses traces numériques publiques, détecter des anomalies contractuelles dans un devis de corps d’état, ou construire une argumentation juridique à partir de centaines de pages de conditions générales. Ce n’est pas de la génération d’image. C’est de l’intelligence appliquée — au service du professionnel indépendant qui, jusqu’ici, ne pouvait se payer ni juriste ni analyste financier.

Ce qui distingue Zoran de n’importe quel outil du marché, ce sont ses « piliers » — terme que Tabary emploie avec la précision d’un architecte qui sait que les fondations font tout. Zoran a été entraîné et paramétré autour de valeurs explicites : la justice humaine, l’équilibre des intérêts, la transparence dans la relation. Dans un contexte où les grands modèles d’IA sont façonnés par des intérêts économiques puissants, cette posture est plus qu’une déclaration philosophique. C’est un choix délibéré sur ce que doit être un outil au service du réel.

Et la preuve par les résultats : quand Frédéric Tabary a appliqué à son propre développement commercial les recommandations générées par leur IA, les retours ont dépassé leurs objectifs en quelques mois. Lancée en septembre-octobre 2024, sa structure a passé le seuil de TVA dès octobre, réalisant en deux mois ce que la plupart des indépendants mettent deux ans à atteindre.

L’IA devient un outil d’autonomie. Tabary raconte, avec une certaine satisfaction, comment il a utilisé l’IA pour défendre des positions face à deux interlocuteurs que la plupart auraient abandonnés d’avance. Son garagiste, d’abord : après un désaccord commercial, il injecte les conditions générales du constructeur dans son IA, croise les données avec ses factures, rédige un courrier de mise en demeure structuré et documenté. Deux jours plus tard, rappel du garage. Une semaine après, la voiture est réparée gratuitement. Sa banque, ensuite : même méthode, plusieurs centaines de pages de conditions générales analysées, contradictions relevées, dossier constitué. La banque s’excuse et rembourse.

Ce que ces anecdotes illustrent, c’est une évolution de fond : pour la première fois, le professionnel indépendant a accès à une puissance d’analyse juridique et contractuelle comparable à celle des structures qui, jusqu’ici, disposaient d’équipes entières pour cela. Pour l’architecte d’intérieur, cela signifie analyser un contrat de maîtrise d’ouvrage avant de le signer, détecter une anomalie dans un devis de sous-traitant, évaluer la solidité financière d’un client avant d’investir six mois de travail dans sa rénovation.

Les détours formateurs : lutherie, engagement social et regard critique

Pour comprendre pourquoi Tabary pense ainsi, il faut remonter à ses expériences fondatrices — non pas ses échecs au sens spectaculaire du terme, mais ces moments où la confrontation avec un système plus large que soi force une reconfiguration en profondeur.

Il y a d’abord l’école de lutherie. Ce garçon habile de ses mains, musicien — saxo, violon, piano — qui pensait avoir trouvé sa voie dans la fabrication d’instruments à cordes. Sélectionné parmi 600 dossiers. Écarté au bout d’un an.

« Je les ai remerciés, parce que cette expérience m’a appris à distinguer ce que j’admirais de ce pour quoi j’étais vraiment fait. C’est une leçon que je n’aurais pas trouvée ailleurs. »

Ce que l’institution a lu comme un échec, il l’a retraité comme une clarification — et comme le début d’une méthode : ne pas s’entêter là où on n’est pas aligné, et avoir l’honnêteté de le reconnaître avant que les circonstances ne vous y obligent.

Il y a ensuite son engagement pour les camions frigorifiques transformés en habitats d’urgence pour les sans-abri. Une idée sociale, concrète, finançable, portée jusqu’à l’Élysée. Et qui s’est heurtée aux lenteurs et aux rigidités des procédures administratives — ces obstacles que les institutions érigent non nécessairement par mauvaise volonté, mais par inertie systémique, par difficulté à traiter ce qui ne rentre pas dans les cases préexistantes.

Ces expériences ont façonné un regard : celui d’un homme qui a appris, à force de se confronter aux systèmes, que l’autonomie ne se réclame pas — elle se construit, outil après outil. Cette conviction irrigue sa vision de l’IA. Il y voit non pas une révolution imposée par le haut, mais une opportunité réelle d’émancipation pour ceux qui choisissent de s’en emparer — et en particulier pour les indépendants et les petites structures qui constituent l’essentiel du tissu professionnel de l’architecture d’intérieur.

Une opportunité à ne pas laisser passer

L’IA va-t-elle transformer radicalement les métiers du cadre de vie ? Frédéric Tabary n’en doute pas. Mais il refuse l’approche passive — attendre de voir, s’adapter par défaut, subir plutôt que choisir. Son propos n’est pas alarmiste pour l’être : il est fondé sur des données, des observations de terrain et des résultats concrets.

Son message aux architectes et aux architectes d’intérieur est celui d’un praticien qui a fait le chemin avant eux, et qui tend la main : réinvestissez la dimension stratégique, analytique et relationnelle de votre métier. Valorisez ce que vous faites que l’IA ne peut pas faire — la compréhension de l’humain, l’écoute fine, la capacité à tenir un projet dans la durée. Apprenez à utiliser ces outils non comme des béquilles, mais comme des amplificateurs de votre singularité.

Il y a une image que Tabary utilise pour conclure, et elle mérite d’être retenue. Un étudiant, armé de sa curiosité et d’une IA comme partenaire de raisonnement, est capable aujourd’hui d’atteindre un niveau d’analyse et de production qui était, il y a cinq ans encore, réservé à des équipes entières. L’anecdote vaut comme symbole : avec les bons outils, les barrières d’accès s’abaissent. Pour les professionnels indépendants, c’est une opportunité historique. La question n’est donc plus de savoir si l’IA est capable de vous concurrencer sur les tâches standardisées — elle l’est déjà. La question est de savoir ce que vous allez faire de cette extension de pouvoir, avant que d’autres ne s’en emparent à votre place.

Le Forum Économique Mondial, dans son rapport Future of Jobs 2025, place les architectes parmi les professions dont le profil de compétences devra se transformer substantiellement d’ici 2030 : montée en puissance des compétences numériques et analytiques, réduction du temps consacré aux tâches répétitives. En France, le Conseil National de l’Ordre des Architectes a créé en 2024 un groupe de travail spécifique sur l’IA — prise de conscience tardive, mais réelle. Pendant ce temps, des agences comme BIG au Danemark intègrent l’IA dans leurs processus depuis plusieurs années. Et les plateformes de design en ligne continuent de se renforcer chaque trimestre.

Au fond, l’intelligence artificielle n’est qu’un miroir. Elle ne fait que révéler ce qui était déjà là — et amplifier la puissance de ceux qui ont choisi de penser leur métier en profondeur. L’architecture d’intérieur a traversé la CAO, les plateformes de mise en relation, le DIY et la démocratisation des styles via Instagram. Elle traversera l’IA — à condition que ceux qui la pratiquent choisissent d’en être les acteurs, et non les spectateurs.

Frédéric Tabary, lui, a déjà fait son choix. Il a posé son compas. Et il dessine désormais avec d’autres outils.

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